« Le permis F, c’est le stress ! » par Gabrielle Desarzens

Les titulaires d’un permis F vivent dans la crainte d’être renvoyés. « C’est psychologiquement insupportable », témoigne à Lausanne le Syrien Jahn Dawed, dans cette situation depuis 8 ans. Plus de 35'000 personnes vivent en Suisse avec ce statut dit « provisoire ».

Pour le pasteur Norbert Valley, le permis F est un statut de non-droit. « Les personnes concernées sont comme dans une salle d’attente. Elles n’y font rien et ont l’impossibilité d’en sortir ; c’est tout simplement monstrueux », tempête-t-il.

Jahn Dawed est un musulman syrien qui s’est converti au christianisme il y a 8 ans. « J’ai quitté la Syrie après avoir vu un de mes amis qui affichait sa nouvelle foi chrétienne se faire tuer sous mes yeux. » Installé à Emmenbrücke (LU) avec femme et enfants, il travaille depuis 7 ans, ce qui est l’une des conditions pour l’obtention d’un permis B ou C. Mais tout semble bloqué, constate-t-il. Dans un appartement lausannois, il partage un thé brûlant avec d’autres Kurdes comme lui. Tous sont titulaires d’un permis F. Jahn dit se sentir parfois misérable, parle de ses enfants qui demandent pourquoi ils ne sont pas comme les autres, à ne pas pouvoir sortir de Suisse, par exemple. « Je n’ai pas vu mon frère depuis 10 ans. Il habite pourtant en Allemagne à quelque 300 kilomètres de mon domicile lucernois. » A ses côtés, une femme, Souad Ali, évoque ses sentiments d’infériorité et exprime le stress qu’elle ressent face à un départ toujours possible. Car le permis F signifie pour eux tous une admission à titre provisoire.

Réévaluation chaque année

Autre ambiance à Bienne, dans un logement en attique. « Le permis N que reçoit tout demandeur d’asile implique une réévaluation du dossier tous les 6 mois. Le permis F, c’est chaque année », lance tout de go Ludger Diafouka, du Congo Brazzaville. « Et on redoute toujours la décision qui peut tomber, lui fait écho sa femme Yvette Nkiere. Ce permis F fait naître beaucoup de stress. J’ai beaucoup pleuré à cause de ce statut ; c’est comme une insulte, une honte. » Or le couple est titulaire de ce permis de séjour depuis plus de 10 ans.

Le « provisoire » à l’index

« Lorsqu’une décision d’asile est prise, une personne obtient soit l’asile, c’est-à-dire le permis B, soit elle ne l’obtient pas, indique à Berne Céline Kohlprath, porte-parole du Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM). En cas de refus, elle doit quitter le pays. Si le renvoi n’est pas possible, car le pays d’origine est en conflit ou que la personne est malade et n’obtiendra pas les soins nécessaires dans son pays d’origine, la personne reçoit une autorisation de séjour provisoire, le permis F. » L’ennui, c’est que le « provisoire » peut perdurer. Et qu’il décourage les patrons. Selon les statistiques du SEM, plus de 35’000 personnes étaient au bénéfice du permis F à fin juillet 2016. Parmi elles, 6’607 avaient un emploi, soit moins d’une personne sur cinq.

Humiliée comme jamais

« En postulant pour un travail en 2009 à Berne, j’ai été humiliée comme jamais devant d’autres femmes de chambre auxquelles on m’a présentée comme permis F », se souvient Yvette. Elle n’a pas été engagée. « Les entreprises rechignent à embaucher quelqu’un de façon provisoire, explique Norbert Valley. C’est un vrai obstacle à l’intégration. Moi, je suis favorable à la préférence résidentielle : puisqu’ils habitent chez nous, on devrait leur donner du travail de façon prioritaire par rapport aux frontaliers. »

Impliqué dans l’Eglise FREE des Ecluses, le couple Diafouka parle des membres de leur communauté en termes d’aide qui « soulage ». Et estime y avancer dans la foi. Jahn Dawed, lui, fréquente le Christlicher Treffpunkt (Point de rencontre chrétien) de Stans. Il aimerait avant tout que son prénom de baptême soit inscrit dans ses papiers : « Je suis resté Mohamed pour les autorités suisses, mais depuis mon baptême, je souhaiterais vraiment que cela soit corrigé. Je ne suis plus musulman. »

Gabrielle Desarzens

Vidéo avec Yvette Nkiere et Ludger Diafouka (Eglise des Ecluses, Bienne).


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« Les marges : le lieu où je dois être ! »

Norbert Valley se définit volontiers comme un pasteur « sensible à toutes les causes sociales ».

Engagé à l’Eglise FREE de Morat et dans une Eglise évangélique du Locle, Norbert Valley a organisé en septembre 2015 une manifestation à Berne contre le permis F.

Pourquoi vous mobilisez-vous pareillement ?
Je pense d’abord que la solidarité humaine est ce que je dois pratiquer au minimum comme chrétien. Je conçois ensuite que les marges, c’est le lieu où je dois être. L’Ancien Testament m’invite à considérer l’étranger comme un indigène. Jésus lui-même a honoré celui qui venait d’ailleurs. C’est un modèle que je veux suivre. C’est enfin pour moi une chance de pouvoir partager la Bonne Nouvelle avec ces personnes dans le besoin.

Est-ce une critique de l’Eglise ?
L’Eglise devient une société de loisirs où l’on suit des programmes au lieu d’être dans la mission que Dieu nous a confiée. Comprenez : en général, ce n’est pas l’arbre qui mange les fruits qu’il porte. Les fruits de l’Eglise devraient être mangés par les plus pauvres, les plus faibles !

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Accueil de migrants par des familles :
les cantons s’engagent

Le projet d’accueil de migrants dans des familles, initié par l’Organisation suisse d'aide aux réfugiés (OSAR), monte en puissance. Près de nonante personnes ont été placées dans le canton de Vaud et une vingtaine à Genève. Quant à la qualité d’une telle forme d’intégration, elle semble se confirmer pleinement.
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« L’Organisation suisse d'aide aux réfugiés (OSAR) est débordée. Onze familles genevoises hébergent aujourd’hui quinze réfugiés alors que soixante-deux candidatures crédibles ont été enregistrées », annonçait la Tribune de Genève du 13 avril 2016. « Sur 467 familles que l’ONG a jugé prêtes, seules 45 d’entre elles hébergent effectivement quelqu’un », renchérissait Le Courrier du 15 avril 2016. Au printemps dernier, la gestion par l’OSAR de son projet-pilote d’accueil de migrants dans des familles était critiquée par la presse.

Quelques mois plus tard, l’OSAR a développé des collaborations avec les quatre cantons concernés par le projet-pilote – Vaud, Genève, Berne et Argovie. Dans le canton de Vaud, l’ONG a transmis le flambeau à l’Etablissement vaudois d’accueil des migrants (EVAM) et elle collabore avec le Centre social d'intégration des réfugiés (CSIR). Dans le canton de Genève, c’est l’Hospice général qui prend le relais. « Près de nonante personnes ont été placées dans le canton de Vaud et une vingtaine dans celui de Genève, précise Karin Mathys, membre de l’équipe de communication de l’OSAR. Et cela se passe bien ! » « N’oublions pas que le but de l’OSAR est de montrer l’intérêt d’un tel projet aux cantons, afin qu’ils fassent eux-même le travail », rappelle Michael Mutzner, secrétaire général adjoint du Réseau évangélique suisse (SEA-RES).

Les Eglises évangéliques modérément impliquées

Les Eglises évangéliques collaborent également avec l’OSAR dans ce projet. En Suisse romande, le Réseau évangélique suisse (SEA-RES) a engagé une personne à temps partiel, en vue de faciliter l’accueil de migrants chez des privés. En Suisse allemande, l’Alliance évangélique (SEA) a fait de même. Ainsi, depuis le début de l’année, la bâloise Denise Kerhrer a placé une dizaine de migrants dans des familles du canton de Soleure. « La collaboration avec ce canton est excellente, se réjouit la collaboratrice de l’Alliance évangélique. Mais le travail est important. Il faut visiter les familles, multiplier les contacts, assurer le suivi. » Dans le canton de Berne, l’Armée du salut s’est également engagée dans ce travail.

Cependant, Denise Kerhrer ne s’explique pas l’absence de personnes ouvertement chrétiennes parmi les familles d’accueil qu’elle accompagne. Elle constate : « Il faudrait encourager les Eglises et les chrétiens à se mobiliser.»

Former les familles d’accueil

« Quelque 500 familles se sont proposées en vue de l’accueil de migrants, précise Karin Mathys, de l’OSAR. Parmi toutes ces offres, nous avons fait un tri. Plusieurs familles n’étaient pas établies dans l’un des quatre cantons retenus pour ce projet-pilote. D’autres ne pouvaient accueillir que durant quelques semaines. » L’OSAR veille également à ce que les familles d’accueil possèdent suffisamment de place pour permettre une cohabitation sereine et qu’elles aient suffisamment de disponibilités pour consacrer du temps aux personnes accueillies.

De plus, les premières expériences ont montré que les familles d’accueil n’ont pas toujours les outils leur permettant de gérer une communication interculturelle. « Certaines familles se donnent pour mission d’intégrer leurs invités au plus vite dans notre société, explique Karin Mathys. Elles aimeraient que tout soit fait en quelques mois, alors qu’une intégration réussie prend des années. » Une formation est donc nécessaire. Elle permet aux hôtes de comprendre les conséquences des traumatismes vécus par les migrants, leur difficulté à se projeter dans l’avenir, leur difficulté à parler de leurs problèmes.

Malgré tout, les placements ont généralement été des succès. « La majorité des familles d’accueil ont prolongé leur engagement au-delà de la période initiale de six mois », se réjouit Karin Mathys.

Belles perspectives malgré des moyens modestes

Une difficulté majeure des organisations impliquées dans le projet reste la faiblesse des moyens à disposition. Lorsque, au printemps 2016, l’EVAM a repris le travail de l’OSAR dans le canton de Vaud, trois postes à temps partiel ont été créés. Ailleurs, le refrain est pratiquement toujours le même : manque de personnel et de moyens pour avancer plus rapidement.

Ces difficultés ne remettent pas en question la poursuite du projet qui, pour Karin Mathys, constitue un moyen d’intégration inégalé : « Cela permet aux migrants de faire partie d’un réseau en lien avec la population locale. » Ainsi, Morad Essa, accueilli au printemps 2015 dans la famille Christen à Lussy-sur-Morges (2), a-t-il atteint l’excellent niveau « B2 » en français. Il s’agit du niveau de langue demandé aux non-francophones pour entrer dans une université de Suisse romande.

(2) Voir l’article paru à ce sujet : http://lafree.ch/pratique/accueillir-demandeur-asile

[www]

Organisation suisse d’aide aux réfugiés

Réseau évangélique suisse (SEA-RES)

Etablissement vaudois d’accueil des migrants

Hospice générale à Genève


La famille Favre et Bereket, un an plus tard

Arrivé en septembre 2015 chez Odile et Christian Favre, dans la Broye vaudoise (1), Bereket F. vient de recevoir un permis de séjour « B ». Cet Erythréen de 26 ans peut désormais vivre et travailler en Suisse.

Durant son année passée dans la famille Favre, Bereket a beaucoup changé, ce qu’il constate lui-même. Il a suivi un stage très motivant chez un serrurier. Il a réalisé que son niveau de français doit encore progresser en vue d’apprendre un métier et de trouver du travail.

La relation entre Bereket et sa famille d’accueil a également évolué. Désormais, ses hébergeurs parlent de lui en des termes qui font penser à des parents de jeunes adultes : « Il a connu un temps difficile… Je lui ai conseillé de garder le contact avec ses amis érythréens… Je pense que nous l’accompagnerons jusqu’à ce qu’il soit indépendant… Il va commencer son permis de conduire... »

Depuis six mois, Odile et Christian Favre accueillent un deuxième Erythréen. Il y a peu, celui-ci a reçu un avis négatif de la part du Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM). Même si la Suisse ne renvoie pas les Erythréens dans leur pays, c’est une situation déstabilisante pour le jeune homme. Après un temps de déprime, il a pu suivre deux stages qui l’ont encouragé à, malgré tout, se donner à fond pour s’intégrer.

(1) Voir l’article paru à ce sujet


L’EVAM cherche toujours des familles d’accueil

« Dans le canton de Vaud, nous cherchons activement des familles d’accueil pour des demandeurs d’asile, souligne Jessica Bollmann, collaboratrice de l’Etablissement vaudois d’accueil des migrants (EVAM). Les personnes à placer sont actuellement principalement de jeunes hommes arrivés seuls en Suisse. » Ce qui importe pour un demandeur d’asile, bien plus que le luxe d’une villa, c’est la proximité de transports publics réguliers et la possibilité de se rendre en ville.

Les familles d’accueil doivent aussi garder à l’esprit que si les personnes accueillies ont besoin d’aide et de sécurité, elles sont en général cabossées par la vie. Elles ont appris l’autonomie en traversant une bonne partie de la planète. « Accueillir un migrant ne ressemble pas à un échange culturel avec un étudiant, précise Jessica Bollmann. Mais, jusqu’ici, nous avons de très bons retours de la part des familles qui ont tenté l’expérience. »

Renseignements et contact : Jessica Bollmann, responsable à l’EVAM du projet d’accueil de migrants chez des particuliers, tél. 079 898 55 06, courriel : heberger-un-migrant@evam.ch.

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Demandeurs d’asile : les dangers de la conversion

Impossible pour un musulman de se convertir au christianisme sans souci. En Suisse et parmi les migrants aussi.

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La religion musulmane considère le converti comme un apostat, et ses proches jugent parfois légitime de l’assassiner. Les lieux de vie pour migrants en Europe connaissent des rixes à ce sujet, comme le confirme un responsable chrétien1 qui vient de baptiser fin août six membres d’une même famille en Suisse romande. « Ces musulmans d’origine vivent dans des centres pour demandeurs d’asile et savent qu’ils risquent un coup de couteau s’ils parlent ouvertement de leur foi. Ils l’ont vécu déjà en Irak d’où ils sont originaires. Il règne dans notre pays une sorte d’omerta dans ces lieux de vie. »

Coups de couteau

Au Bureau des affaires d’intégration et de religion (BIR) à Genève, qui dépend du Réseau évangélique suisse, on a commencé à lister les menaces proférées contre les demandeurs d’asile convertis au christianisme. « Je répertorie ces informations après avoir reçu plusieurs témoignages qui m’ont inquiétée, détaille l’une des responsables. Cela a débuté avec le suivi d’une jeune Afghane de 15 ans, attaquée au couteau et battue au moyen d’une batte de baseball par deux de ses compatriotes présumés, qui estimaient qu’elle n’était pas habillée de façon adéquate. Elle habitait dans un foyer à l’époque. »

Menaces et intimidations

Cette responsable du BIR consulte ses papiers et tend ses notes : « Juillet 2016. Un jeune papa syrien témoigne : ‘Au début, tous les musulmans du foyer d’accueil étaient gentils avec nous. Puis quand ils ont appris que nous étions chrétiens, ils nous ont dit que nous n’avions pas le droit de nous convertir et que notre religion était l’islam, rien d’autre. Depuis, ils évitent le contact avec nous.’ D’autres musulmans ont sermonné une femme syrienne : ‘Avec un nom comme le tien, tu dois être musulmane et non chrétienne !’ 2015 dans un centre d’accueil, des demandeurs d’asile musulmans lancent à un chrétien syrien : ‘Ces chrétiens, il faut tous les brûler !’ » 

« Cela reste parfois dangereux »

Jahn Dawed, musulman d’origine et depuis 8 ans en Suisse, explique être venu à la foi chrétienne en Syrie au travers d’un ami (voir page...). « Il y avait aussi une chaîne de télévision, Al Hayat TV. J’avais acheté une antenne parabolique pour la capter. Et j’écoutais un prédicateur, Zakaria Botros, qui répondait à des questions sur la foi. Mais si j’étais devenu chrétien dans mon cœur, je l’ai caché. Quand on a compris autour de moi que j’avais changé de religion, c’est devenu trop dangereux pour moi de rester dans mon pays. Ici en Suisse, je sais qu’il y a parfois des problèmes. Même si les nouveaux convertis ont davantage le courage de dire qu’ils sont devenus chrétiens, cela reste parfois dangereux. »

Gabrielle Desarzens

1 Pour assurer la sécurité des nouveaux baptisés, ce responsable préfère rester discret sur son nom.

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